« Nos rendez-vous », Eliette ABECASSIS

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Grasset, 2 janvier 2020, 162 pages

Ce roman d’une passion d’amour contrariée est aussi le roman d’une époque.
Amélie et Vincent se rencontrent, jeunes, à la Sorbonne à la fin des années 80. Chacun ressent un coup de foudre sans oser l’avouer à l’autre : aucun des deux ne se sent «  à la hauteur  », aucun ne fait le premier pas, aucun n’a la maturité de saisir son bonheur…
Ils se donnent rendez-vous, la jeune femme est en retard  : A quelques minutes près, ce jour-là, ce n’est pas un simple rendez-vous qu’elle rate, c’est sa vie.
Puis la vie prend le dessus, les emporte malgré eux vers des destins qu’ils ne maîtrisent plus, leur fait prendre des bifurcations comme on emprunte des portes, puis des couloirs, de dix ans, de vingt ans, de trente ans…
On suit en parallèle la trajectoire intime et professionnelle d’Amélie et de Vincent, et chaque fois que les hasards de l’existence les remettent en présence, ce n’est pas « le bon moment ».
« Trente ans que nous nous connaissons… Des mariages, des divorces, des deuils, des enfants, des centaines de voyages, parfois au bout du monde, des succès, des échecs, des espérances déçues, des rêves d’enfance perdus, des enfances déchues…Trente ans de rêves et de désir ».

 

#LKM

     ♥♥♥♥

«Elle se demanda s’il allait lui donner son numéro de téléphone, s’il désirait l’appeler, si elle lui plaisait comme il lui plaisait. S’il valait mieux le montrer ou le cacher, le taire tout à fait. Si elle était assez belle, ou s’il y avait un défaut rédhibitoire, quelque chose en elle qui ne lui conviendrait pas, son nez trop grand, ses pommettes trop hautes, ses cheveux mal coupés, son allure pas trop féminine. Elle fut impressionnée par sa façon de parler, sa mèche sur les yeux, son assurance, la beauté de son visage, l’intensité de son regard, sa voix chaude, profonde et pourtant fine, subtile. Un caractère affirmé mais doux, il était poli et bien éduqué, un peu distant mais sympathique. Un zeste de fantaisie, comme une folie douce. On le sentait parfois ailleurs, dilettante, rêveur. Il faisait de la musique, du piano, c’était ce qu’il aimait par-dessus tout.»

Paris, fin des années 1980. Ils viennent de s’inscrire à la Sorbonne et engagent la conversation. Elle s’appelle Amélie, et doute qu’il puisse s’intéresser à elle ne serait-ce qu’une seconde. Lui s’appelle Vincent, et il est certain que cette fille, avec son air « innocent et malicieux à la fois », lui plaît. Du soleil couchant sur l’île Saint-Louis à l’étal d’un bouquiniste sur les quais de la Seine – Vincent offre à Amélie Lettre à un jeune  poète de Rilke, en échange duquel elle lui fait cadeau d’une édition originale de Belle du Seigneur d’Albert Cohen –, le ton se fait plus confidentiel et chacun y va de son secret. La magie de ce premier rendez-vous improvisé opère : ils conviennent de se revoir au café de la Sorbonne quelques jours plus tard. Vincent attendra une heure durant, Amélie ne viendra pas. Un oubli, un… rêve ? Il passe à autre chose, il a des projets, un tour d’Europe avec des amis. Tant pis… Ce n’était pas un oubli, Amélie a eu un « imprévu ». Elle est venue, mais trop tard. Et ce n’est pas seulement Vincent qu’elle a manqué ce jour-là…

Dès lors, Amélie et Vincent n’auront de cesse de se croiser (des rencontres parfois provoquées), pour s’apercevoir qu’aucun des deux ne s’est accompli. De désillusions en échecs cuisants, de sourires de façade en duplicité, la résignation feinte donne au quotidien un goût amer. Jusqu’à l’impardonnable. Pour soi, pour les autres.

Ce roman défile sous les doigts aussi vite que les années que survolent les personnages sans jamais réellement les vivre, tous deux embourbés dans des existences qui ne leur conviennent pas. Elle, la provinciale à l’éducation stricte, lui, né à Montmartre d’une famille aisée où l’on ne pouvait réussir à moitié, ont remisé leurs idéaux sous les conventions sociales et oublié la passion. L’évidence dans l’écriture, ce naturel, qui prouve qu’il n’est pas nécessaire d’en faire trop pour faire bien, donne à cette belle histoire des allures de conte moderne. Cette vision contemporaine du couple sonne infiniment juste et incite à prendre le temps de regarder autour de soi. En soi, aussi, pour saisir l’importance de nos choix, de nos propres rendez-vous manqués et de ceux, décisifs, qui nous ont menés là où nous sommes aujourd’hui. Un doux mélange de nostalgie, d’introspection et d’optimisme, à qui veut bien le voir.

 

Merci aux éditions Grasset et à #NetGalleyFrance pour ce bon moment de lecture
Envie de le lire ? c’est par ici

3 réflexions sur “« Nos rendez-vous », Eliette ABECASSIS

  1. Pingback: Nos rendez-vous, Eliette Abecassis – Pamolico : critiques, cinéma et littérature

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