« Une douce lueur de malveillance » Dan CHAON

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« Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une. »

Tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue dans la banlieue de Cleveland. Ce quadragénaire, marié et père de deux adolescents, mène une vie somme toute banale lorsqu’il apprend que son frère adoptif, Rusty, vient d’être libéré de prison. C’est sur son témoignage que, trente ans plus tôt, celui-ci a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches. Maintenant que des tests ADN innocentent son frère, Dustin s’attend au pire.

Au même moment, l’un de ses patients, un policier en congé longue maladie, lui fait part de son obsession pour une étrange affaire : la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés, y voyant la marque d’un serial killer. Pour échapper à sa vie personnelle, Dustin se laisse peu à peu entraîner dans une enquête périlleuse, au risque de franchir les limites que lui impose son rôle de thérapeute.

Plongée dans les ténèbres, celles d’un homme submergé par ses propres contradictions et les failles de sa mémoire, Une douce lueur de malveillance est un livre virtuose et vénéneux. Une écriture glaçante, une inventivité littéraire qui bouscule les structures du roman contemporain : rarement un écrivain aura su explorer le mystère de l’identité avec un réalisme aussi obsédant.

#LKM

     ♥♥♥♥

« C’est à propos de Russell.

—  Russell, mon frère Russell ? »

Son frère adoptif, Russell, qui vient de passer trente ans en prison pour le meurtre de leurs parents, et qui aurait dû y rester. Mais voilà qu’une association traquant les erreurs judiciaires est parvenue à le faire libérer. Il n’a eu de cesse de clamer son innocence, et l’ADN a fini par lui donner raison. C’est sa cousine Kate qui a prévenu Dustin, et aucun des deux ne se réjouit à l’idée de savoir Russell en liberté.

Juin 1983. Les Tillman étaient prêts pour les vacances. La nuit précédant le départ, Dave, Colleen, Lucky et Vicky, étaient froidement abattus. Les enfants, Dustin, Russell et les jumelles, qui dormaient dans le camping-car garé à quelques mètres de la maison, étaient épargnés. Leurs visages terrorisés, capturés devant la scène de crime, feraient la une des journaux.

Malgré le drame, Dustin a fait sa vie. Marié et père de deux garçons, il n’a plus jamais adressé la parole à son frère depuis qu’il a témoigné contre lui, et exerce tranquillement comme psychiatre dans la banlieue de Cleveland. Il aime, si l’occasion se présente, prêter main-forte aux autorités. Quand Aqil Ozorowski, l’un de ses patients, policier sur la touche, le branche avec la récente découverte d’un corps noyé, Dustin n’hésite pas longtemps et prend ses libertés avec la déontologie. Il pourrait bien s’agir d’un meurtre, « mieux » : d’une série de meurtres. La lectrice que je suis imagine forcément un lien entre les deux événements, mais lequel ? Il y a déjà là matière à faire un bon bouquin, puis on commence à suivre Aaron, le plus jeune fils de Dustin. Ado paumé très porté sur les drogues, il s’enfonce chaque jour un peu plus sans que personne ne s’en rende compte. Ne gravite autour de lui que du glauque.

Chaque personnage, aussi secondaire soit-il, floute l’intrigue, si bien que lorsque la narration passe (avec brio) d’une voix à l’autre, on a besoin d’un temps d’adaptation qu’on hésite à prendre, pour ne pas ralentir la cadence. Un chapitre s’arrête au milieu d’une phrase, vient s’imbriquer le suivant, 30 ans plus tôt, 5 ans plus tard. Cette déconstruction, ce dédain des codes, déstabilisent. Une bombe à retardement, qui amène de nouvelles questions. On s’éloigne doucement de l’obsession de mettre un nom sur le(s) tueur(s) pour se régaler de la dissection des personnages. Qui est Rusty, le sombre, le redouté, le désiré Rusty, qui exerçait une fascination malsaine sur tout le monde ? Que cache Dustin ? Qu’a-t-il oublié ? Pourquoi suis-je incapable d’éprouver de la sympathie pour lui ? Il m’a semblé reprocher quelque chose à chacun. Partout, le soupçon, lancinant, s’insinue.

C’est sans aucun doute le personnage d’Aaron que j’ai préféré, surprise par l’importance qu’il prend dans le récit. Ses tourments, sa douleur, sont décrits avec une grande justesse. Le cataclysme qui se joue en lui le rend particulièrement imprévisible et vient parfaire toute l’ambivalence de ce roman qui, malgré l’urgence de découvrir la suite, m’a plongée avec plaisir dans une série de cogitations.

À travers le travail de mémoire de son héros, Dan Chaon confronte les points de vue et brouille les pistes, sur un fond d’Amérique populaire 80’s, portée par ses peurs, ses croyances et ses excès. Original et brutal, Une douce lueur de malveillance est un drame familial en escalier du haut duquel on chute. Inévitablement.

 

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11 réflexions sur “« Une douce lueur de malveillance » Dan CHAON

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